Saturday 17 March 2018

Eco-Trail de Paris 2018 - Impossible n'est pas Gaulois

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Voilà bientôt trois mois que je m'entraîne en vue de cette course épique, mais rien n'aurait pu me préparer à ce que je m'apprête à vivre…


Pourquoi ce titre ? Parce que j'ai vécu ce weekend avec un point d'interrogation au dessus de la tête. Suis-je en état de courir 45km? Vais-je arriver à Paris ? Vais-je arriver au départ ? Vais-je arriver à courir ? Vais-je finir la course ? Et l'importance que j'accorde à cette journée n'a fait que renforcer mes angoisses. En effet, c'est aujourd'hui que je compte briser la barrière du marathon (42,2km) et pousser la distance au delà, entrant ainsi dans le monde surréaliste des ultra-runners. Cette course est un baptême et un but ultime que je me suis fixé depuis ma blessure il y a bientôt trois ans. Et ce but a failli me filer entre les pattes !



Voyage, voyage

La galère commence dès l'aéroport. Mon avion doit décoller de Berlin vers 20:00 et atterrir à Orly deux heures plus tard. Le temps de rentrer chez ma sœur, je prévois un dodo aux alentours de minuit, pour un lever 8h. Une bonne nuit de sommeil en perspective. C'est sans compter sur EasyJet et leurs horaires aussi fiables que le contenu d'une pochette surprise !


Après avoir repoussé le vol deux fois, on nous annonce qu’on atterrira finalement à Roissy CDG. Au final, l'avion décollera avec 4h de retard durant lesquelles je guette l'écran avec angoisse, attendant l'annonce imminente d'un vol annulé ou repoussé au lendemain, qui ferait voler en miettes tous mes plans. Mais l'écran ne change pas et le vol est toujours prévu. J'en profite pour recharger les batteries, me jetant sur des salades de pâtes et des galettes de riz.


Nous décollons finalement à 0:40 et je sais déjà que je ne dormirai pas ou peu cette nuit. Je profite donc du vol pour somnoler un peu, sans grand succès. Nous atterrissons vers 2:30 du matin à Roissy. Heureusement, le beau-frère a assuré et me récupère en voiture pour me ramener. Arrivée chez ma sœur à 3:30. Mon lit me tend les bras, mais il faut d'abord préparer mes affaires et mon sac pour tout à l'heure (nourriture, boisson, affaires de rechange). Heureusement, c'est vite réglé et je me glisse sous les draps à 4:00, réveil programmé pour 8:15. Je vais être frais ! Surtout qu'avec cette nuit mouvementée et l'angoisse de la course, je n'arrive pas à fermer l’œil.

Vers la ligne de départ



Après une très courte nuit, je me réveille vers 8:00. Impossible de me rendormir. Allez, il faut se bouger maintenant, je n'ai pas fait tout ce chemin pour craquer si près du but ! Je me glisse dans mes vêtements de course, j'enfile mes chaussures et je sors dans le froid matinal. Le beauf' a tout prévu et ma commandé un taxi pour la gare, pour m'éviter le métro. Arrivé à la gare, je retrouve avec soulagement le peloton de coureurs qui attendent le train. Ouf, je suis dans les temps. Je m'installe, tandis que le train quitte la gare et s'enfonce dans la grisaille parisienne. Il me semble distinguer la forme vague de la tour Eiffel au loin. Le temps est maussade et froid, ils annoncent des averses et peut être de la neige pour l'après midi.


Je profite du voyage pour déjeuner, me forçant à ingurgiter un sandwich et une barre de céréales, qui ont du mal à passer. En face de moi, un coureur espagnol bien baraqué est en shorty et tee-shirt, sur lequel est épinglé un dossard pour le 80km. Sur sa cuisse épaisse sont tatoués les mots : “la douleur est inévitable, mais la souffrance est optionnelle”... Ça promet !


Nous descendons à St Cyr et une navette bus nous amène à l'entrée du parc de Versailles. Nous marchons jusqu'au bord du Grand Canal où nous rejoignons le site du départ. Je me pose dans l'herbe, au milieu des coureurs enjoués, qui se badigeonnent le corps de crème anti-frottements. La plupart sont en teeshirt également, collants courts, chaussettes fines. Une nana porte même des Vibrams ! Je rêve, j'ai trois épaisseurs et j'ai froid.

Vient la décision fatidique : comment m'habiller, que prendre dans le sac avec moi et quoi laisser au camion des bagages qui sont acheminés au finish ? Après maintes délibérations, je ne garde sur moi que mon tee-shirt à manches longues et mon blouson de pluie sur mon collant long. J'ai peu de place dans mon sac de course, mais je me force à prendre mon sweat, au cas où j'ai froid. Quand au pantalon imperméable, pas de place. Je sais que je vais le regretter, mais tant pis !


Alors avoir laissé mon sac, je rejoins la ligne de départ où on nous sert le petit déjeuner : café et quatre-quarts, en attendant le compte à rebours. Je me sens vidé de toute énergie, le corps ankilosé par les 4h d'attente à l'aéroport, la tête douloureuse à cause du manque de sommeil. Suis-je en état de courir 45km? Je n'en étais déjà même pas sûr avant mon départ...


En effet, il ya trois semaines de cela (cf. article du 24 février), alors que je courais un dernier long run avant ma période de repos, je me suis un peu emballé. Au lieu de me limiter à une trentaine de kilomètres, j'ai poussé la distance jusqu’à 40km. Résultat : muscles fatigués, douleurs dans les jambes et impossible de courir les vingts bornes prévues la semaine suivante. J'étais à deux semaines de ma course et mes jambes étaient épuisées. J'ai joué le tout pour le tout et misé sur un repos complet, me couchant tôt, faisant la sieste quand je pouvais, massant mes jambes au rouleau et les aspergeant tous les soirs d'eau glacée avant de me mettre au lit les jambes en l'air pour faire circuler le sang et accélérer la guérison.


Sur la ligne de départ, alors que le compte à rebours retentit et que nous levons les bras, avant d'entamer la plus longue course de ma vie, je suis dévoré par les doute et incapable de juger si je suis en état de la finir ou non. Mais l'heure n'est plus aux questions. Nous nous élançons tous, dans une volée de cris de joie et de motivation. Alea jacta est, le sort en est jeté, nous verrons bien ce que le destin nous réserve. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

L'Eco-Trail de Paris




J’ouvre une parenthèse, car je n'ai pas parlé de la course en elle même : l’Eco-Trail de Paris est une course annuelle organisée par la region parisienne et qui propose differents tracés : 18, 30, 45 et 80km. Sa particularité étant qu'elle n'est pas circulaire, on part d'une commune hors-Paris, et on finit la course aux pieds de la Tour Eiffel  (la belle en a 4). De plus, les courses sont très vertes, avec plus de 90% de trails de forêt, et passent par des endroits magnifiques, comme les jardins de Versailles ou l’observatoire de Meudon. Les coureurs de la 80 ont même le privilège de finir au 1er étage de la Tour Eiffel, dont ils doivent gravir les marches avant de couper la ligne d'arrivée ! Enfin, ces courses suivent les valeurs du trail responsable, avec objectif zéro déchet. Les coureurs doivent apporter leur gobelet, porter une pochette déchets et respecter les lieux traversés. J'aime beaucoup cet esprit, qui contraste avec les trails urbains très polluants où les coureurs du dimanche se prennent pour des stars en balançant leurs bouteilles vides et leurs gels énergétiques, transformant les rues en porcherie.

Départ - Jardins de Versailles


Refermons la parenthèse et revenons en à nos moutons, nous ! Après un tour complet du grand canal avec le château en fond dont la façade se détache de la brume, nous quittons le parc. Je me débarrasse de ma bouteille (dans une poubelle de recyclage) Mon corps engourdit commence à se réchauffer doucement. Un petit coup d'œil à ma montre : 5km. J'ai pris les deux aujourd'hui, pour être sûr que la batterie tienne. Au bras gauche ma nouvelle Tomtom, qui est connectée au satellite et affiche distance parcourue, allure, ainsi que le tracé GPX de la course que j'ai téléchargé du site. Au bras droit, ma Garmin me donne mon rythme cardiaque (je porte la ceinture thoracique), mon temps de course et l'heure. Cette dernière n'est pas connectée au satellite. Dans ma poche enfin, mon téléphone partage en temps réel ma progression, que famille et amis peuvent consulter en ligne (j'utilise l'appli LocaToWeb qui simple et stable). Je me sens un peu comme une tour de contrôle sur pattes !




5km - Versailles


Nous quittons les rues de Versailles  et attaquons la grimpette. Cette course, en plus d'être la plus longue, offre aussi le plus grand dénivelé que j'ai jamais gravi. Si je parviens à la ligne d'arrivée, j'aurai parcouru plus de 900m de dénivelé positif (l'équivalent de 10-15 min non-stop de marches d'escalier !) Mon but étant de finir la course sans me blesser, je ne fais pas le malin et je marche tranquillement dans les montées, abruptes comme légères. J'essaie de me tenir droit et d'ouvrir ma cage thoracique pour bien m’oxygéner. Je profite également de la baisse d'allure pour grignoter une barre de carbo-protéines ou un de mes flap-jacks maison hyper caloriques tous les 5km. Ça descend bien et je rince avec de la boisson isotonique préparée la nuit dernière.



10km - Buc, Les Loges-en-Josas



La fine pluie du départ se fait plus insistante. Je mets ma capuche, baisse mon bonnet et remonte mon buff sous mes yeux, ne laissant qu’un mince espace pour voir où je mets les pieds. Et ça n'est pas une mince affaire car le sol commence à être boueux et glissant. Nous survolons l'autoroute et nous nous enfonçons de nouveau dans les bois, alternant lentes montées et rapides descentes.


Je commence à avoir froid aux bras et mes doigts sont ankilosés dans mes gants mouillés. Mais le reste est ok. Mes fidèles Salomon sont imperméables et gardent mes pieds au chaud. La pluie s’intensifie. Je m'arrête pour passer mon blouson par dessus mon sac à dos, afin d’en protéger le contenu et garder mon sweat sec.



15km - Jouy-en-Josas



Nous entamons la partie la plus difficile de la course. Il nous reste dix kilomètres à parcourir avant le premier ravito, mais la météo transforme notre route en cauchemar. Le chemin est étroit et escarpé, il serpente entre les arbres et la boue est de plus en plus envahissante. Nous nous y enfonçons à chaque pas, et je dois redoubler d'attention pour ne pas glisser, parfois m'accrocher aux troncs ou aux branches, ou alors contourner des marais boueux en quittant la route. Dans ces conditions, impossible de conserver une allure de croisière, et mes muscles se fatiguent, alternant continuellement entre marche et course. Tout le monde râle, la mauvaise humeur s'installe.


En tant qu’éternel optimiste, je garde la tête froide (la pluie sur ma capuche aidant bien !) Qui plus est, nous venons d'atteindre la voie rapide qui monte vers la commune de Vélizy, où j'ai vécu quatre ans. Nous sommes à deux pas de mon collège et nous nous enfonçons dans les bois que je connaissais par cœur, pour y avoir couru de nombreuses courses d’orientation.


Peut pincement au cœur et gros coup de vieux, c'était il y a 22 ans ! Nous longeons la clairière où je jouais au boomerang avec mon père, descendons la pente abrupte où je me suis cassé la margoulette plus d'une fois à vélo et traversons ces bois où chaque détour me semble familier. Je mange, je bois, peut coup d'œil à la montre. Plus que 5km avant l'étape.


20km - Vélizy-Villacoublay

Nous traversons quelques zones habitées, passons sous des points du RER et rejoignons invariablement les grimpettes douloureuses et les chemins boueux. Soudain, quelque chose se met à tomber autour de nous, comme des milliers de morceaux de papier virevoltant dans le vent. Ils cinglent mes joues. C'est froid… De la neige. Le froid a transformé la pluie en énorme flocons, presque aussi gros que des boules de glace. Il ne manquait plus que ça ! J'essaie de positiver, la neige ça mouille moins que la pluie, et tant qu'il n'y a pas d'orage, je continue !


L'étape commence vraiment à se faire désirer. Nous montons des côtes inondées par des ruisseaux de pluie et je dois parfois courir sur la pointe des pieds pour éviter que l'eau ne pénètre dans les chaussures. Je n'ai pas de chaussettes de rechange, je dois garder les pieds au secs le plus longtemps possible, pour ne pas attraper la crève ou des ampoules. Des volontaires flanqués de vestes fluorescentes nous ouvrent la route, stoppant le flot de voitures. Engoncés dans leur parkas, la tête dans les épaules, ils trouvent tout de même la force de nous encourager. Ce sont les héros de l'ombre, ceux qui endurent le froid toute la journée pour que nous puissions finir la course. Je lève la main et les remercie à chaque fois que je les croise.


L'un d'eux s'écrie soudain : “1km les gars, vous pouvez le faire, plus qu'un kilomètre avant le ravito!” Une dernière grimpette nous en sépare encore, je la gravis en quelques enjambées, me sentant pousser des ailes, et me voilà sous la porte du sponsor, débouchant dans la petite clairière où se tient le premier point de ravitaillement, la moitié de la route derrière moi. Je ne sais pas encore que je suis sur le point de vivre le moment le plus dur de la course !


25km - Chaville, premier ravito

Après quelques secondes d'euphorie d'avoir atteint cette première étape tant attendue, la réalité me percute de plein fouet. Je suis trempé de sueur sous mon blouson imperméable, qui a bien empêché la pluie de rentrer, mais également la transpiration de s’évacuer. Mon corps cesse de produire de la chaleur et je crève de froid. Je me réfugie sous une tente ouverte et non chauffée, au moins pour échapper aux bourrasques de vent qui balaient la petite clairière. Les flocons tombent toujours aussi épais autour de nous. La voix cassée et enjouée du présentateur essaie de nous remonter le moral : “vous êtes dans une boule à neige du trail les gars” ! Mais autour de moi, les avis sont différents : “jamais vu ça les années précédentes”, “dans quel état allons nous retrouver ceux du 80km?“, “un taux d’abandons record”. Une nana à côté de moi crie à son copain au téléphone de venir la chercher, qu'elle n'en peux plus.


Cela m'embête pour eux mais me remonte aussi un peu le moral. Je ne suis plus très frais, mais je sens que j'ai encore du carburant et que je peux repartir. Pas question de m'être battu tout la nuit pour abandonner là ! Cependant, il faut faire vite, car chaque seconde qui passe attaque mon moral à grand coups de hache. Le plus dur reste à faire : me changer et me réchauffer. En effet, dans les derniers kilomètres, j'ai eu une idée de génie. Pourquoi enfiler un sweat sec entre un tee-shirt et un blouson trempés ? Je ferai bien mieux de l'enfiler à même la peau, pour avoir une couche sèche sur moi et m’isoler du blouson.

Je m’applique donc à la tâche, arrachant de mon corps mon tee-shirt, mon buff, mes gants, mon bonnet, comme s'ils étaient en feu. Je me retrouve torse nu, osant à peine respirer de peur que mes poumons gèlent. Je sors mon sweat du sac et l'enfile difficilement. Ouf, il est sec. Bonne idée d'avoir porté le blouson par dessus le sac ! Par chance, j'ai également un buff de rechange que j'enfile autour du cou. Je mets ma capuche et ré-enfile mon bonnet humide par dessus, ainsi que mon blouson. Mon plan fonctionne à merveille, le sweat sec m'isole du froid. Sûrement pas pour longtemps, mais ça fait du bien au moral et je réalise à quel point c'est important au milieu d'une telle course. Je regrette les chaussettes et les gants de rechange, ça prend peu de place et ça m'aurait vraiment fait du bien.


Il faut se bouger maintenant, si j'attends trop je ne repartirai jamais. Je vide un sachet de ma poudre de perlinpinpin isostar dans ma poche à eau et la remplis aux conteneurs à disposés pour nous au milieu du site. Puis je file au stands de bouffe. J'ai vu passer des coureurs avec une soupe à la main et je me rue sur la mamie qui joue de la louche et remplit les gobelets. La soupe est bouillante, j'y ajoute une rasade d'eau fraîche et la vide d'un trait avant d'en réclamer une autre. Je n'aurais jamais pensé que la soupe en poudre bourrée de conservateurs puisse être aussi bonne. En même temps, ils y auraient fait tremper des limaces que je ne l'aurais pas bue moins vite !


Je pille un peu les assiettes de chocolat, quatre-quart et barres de céréales, avant de rejoindre une tente de coureurs grelottants, pour me préparer à repartir. Je regarde le tracé déjà bien entamé sur ma montre et je reprends espoir. Coup d'oeil au timing, 3h30, j'ai passé un petit quart d'heure ici, il est temps de se remuer. Un petit groupe de coureurs reprend la route et je m’élance derrière eux. C'est parti pour la deuxième étape, prochain ravito dans dix bornes.


30km - Ville d'Avray

Comme je l'avais estimé, le plus dur est maintenant derrière moi. Les chemins étroits et escarpés cèdent la place à des routes plus larges. Le sol est toujours glissant et des mares boueuses nous barrent souvent la route, mais mon attention est un peu moins sollicitée. Petit coup d'oeil à la montre,155 bpm, tout est dans le vert. Je suis crevé, mais pas plus que lors des entraînements. Le manque de sommeil s'est fondu dans la fatigue générale, et ne subsiste qu'un léger mal de tête. Je reprend ma routine et me force à boire tous les kilomètres et manger tous les cinq.


Au détour d'un chemin, je tombe sur deux ou trois coureurs paumés devant un embranchement. Il faut dire qu'après l'étape nous sommes beaucoup moins groupés et le balisage (rubans de plastique accrochés aux branches) n'est pas toujours clair. Je joue les geeks et frime avec ma montre qui indique le tracé GPX de la course. A droite toutes ! Au passage, j'entame une discussion avec un vieux roublard du trail, Stéphane, qui en est déjà à son huitième 80k et s'est inscrit cette année au 45k avec un copain qui l'a finalement laissé tomber. Un peu perdu, il m'annonce qu'il n'a pas de montre gps, juste un vieux portable au fond du sac en cas de secours, et qu'on n’a pas besoin de tout cet harmada numérique pour courir ! J'approuve, en pensant à mes deux montres gps et à mon portable qui diffuse un live stream sur Whatsapp et Facebook… ;)


Nous papotons pour passer le temps jusqu'à l'étape. C'est un vrai baroudeur, jamais couru de marathon mais adepte des courses d'orientation de 100km ! Il a le don de foncer tout droit sans se poser de question et les flaques de boue ne le ralentissent pas plus que des graviers. Je me prend d'ailleurs au passage quelques bonnes rincées et mes petits pieds secs sont désormais baptisés ! Entre deux excuses, il me refile plein de tuyaux et me convainc que je peux courir le 80, si je finis le 45, tant que j'y vais tranquille. Il est épaté par la longueur de mes jambes. Il est vrai que je vais aussi vite que lui en marchant ! Il me pousse d'ailleurs à partir devant, mais ce bas régime me fait du bien et la discussion passe le temps jusqu'à l'étape qui n'est plus très loin. “En haut de la prochaine côté” nous crient les vétérans du 45km qui connaissent le tracé par cœur. Et quelle côte ! Nous nous hissons difficilement sur le plateau du domaine de Saint-Cloud. A chaque fois que je mets les pieds en dehors de Berlin, je réalise combien cette ville est plate ! Soudain, le ravito apparaît au loin, plus que quelques mètres avant l'apéro :)


35km - Domaine national de Saint-Cloud, deuxième ravito

Beaucoup plus petit, ce point de ravitaillement est composé de quelques tables recouvertes de barils d'eau, et de deux ou trois tentes sous lesquelles grelottent une nuée de volontaires. Cette fois-ci, pas besoin de m'arrêter aussi longtemps. Je n'ai pas bu beaucoup et j'ai largement assez d'eau pour finir. Je me sens relativement sec, et je n'ai plus de quoi me changer de toutes façons.


À la soupe ! J'en rêve depuis l'étape précédente. Le gobelet est bouillant entre mes mains frigorifiés. Je le coupe avec de l'eau et en vide un, puis un deuxième. La chaleur irradie ma gorge, mon ventre, mon corps tout entier. Je résiste à l'envie de m'en verser un sur la tête, pas très glamour !


Je jette ensuite un coup d'oeil aux tables de victuailles et je n'en croie pas mes yeux. Quand j'ai parlé d'apéro, je n'étais pas loin ! Je me jette sur les cubes de comté, les tucs et les tranches de saucisson. Il ne manque que les cornichons et le petit verre de rouge pour compléter le tableau. Je réalise à quel point le salé apporte un bon coup de pompe, comparé aux fruits et aux barres sucrées. A chaque fois, je ne peux m'empêcher de penser au marathon de Berlin qui coûte deux fois plus cher et où on nous nourrit avec des quartiers de banane. Les volontaires sont adorables. La conversation revient sur les pauvres traileurs du 80km qui atteindront ce ravito vers 20h, après avoir traversé l'enfer. Stéphane empoche quelques pâtes de fruits et reprend la route. Je lui emboîte le pas, bien décidé à ne pas finir cette course seul, et songeant déjà à la soupe qui m'attends à la ligne d'arrivée, après les 10 derniers kilomètres.



40km - Quais de Seine


Après une longue descente en zig-zags, c'est le retour à la civilisation. Quel choc, après cinq heures de course dans la boue ! Nous débouchons sur les quais de Seine au niveau du musée de Sèvres, devant l'île Seguin, et longeons la berge. Les péniches multicolores nous regardent passer sans broncher, sous la neige fondue qui continue de tomber. Nous trottinons devant la coupole imposante de La Scène Musicale, avant de passer sur l'île Saint Germain et son petit parc vert, en grimpette ! Comme si on n'avait pas eu notre dose…



Stéphane faiblit un peu et perd du terrain. J'en profite pour partir devant et gratter quelques places. Mon corps est fatigué mais avale ces derniers kilomètres de bitume sans broncher. Je me force à boire malgré une soif inexistante et à avaler un flap-jack. Nous longeons maintenant les larges avenues grises. Des voitures nous klaxonnent en nous faisant de grands signes excités. Nous croisons la route de quelques finishers enroulés dans des couvertures de survie. Nous ne sommes plus très loin. Un coup d'oeil à la montre, 42km. Pour la troisième fois, mes baskets m'ont poussé vers cette distance mythique. Mais aujourd'hui, je m'aventure un peu au delà, vers le grand frisson.


La statue de la liberté apparaît soudain devant nous. Je vous avais bien dit qu'il fallait prendre à droite en partant ! Nous traversons le pont de Grenelle et descendons sur l'île aux Cygnes pour la dernière ligne droite. Certains coureurs marchent, à bout de carburant. D'autres sont coachés par un proche qui les attendait pour les derniers kilomètres, idée que je trouve très sympa.



Je me hisse difficilement sur le pont Bir-Hakeim, des ondes de douleur remontant dans mes chevilles. Quand soudain, je l'aperçois enfin : immense, imposante, les pieds baignés de brume, la tête disparaissant dans les abysses du ciel nuageux. Je l'ai maintes fois cherchée du regard pendant la course, mais elle se dérobait à ma vue. La Tour Eiffel se dresse devant nous, et à ses pieds, juste avant le carrousel, nous attend la ligne d'arrivée et son tapis vert.





Je jubile. Les cris des quelques supporters courageux qui ont bravé la pluie pour venir nous encourager nous portent, nous poussent, nous récompensent. J’empoigne mon smartphone et lance une vidéo pour immortaliser ce moment… À dix mètres de la ligne, la batterie rend l'âme et mon portable s'éteint dans un râle d’agonie. Heureusement que j'ai plus d'autonomie que lui !



45km - Tour Eiffel, finish


Je passe la ligne d'arrivée 6h et 16min après celle de départ. Et même si au final j'ai beaucoup marché et pris mon temps aux ravitos, c'est un très bon temps et j'ai du mal à croire que je viens de parcourir 45km dans le froid, la boue et la neige en ayant dormi quatre heures seulement. Ne jamais sous-estimer le pouvoir du mental !


J'attrape mon tee shirt finisher qu'on me tend et me réfugie sous la tente des volontaires, un peu déçu de ne rien y trouver à boire ou à manger. J'aurai presque préféré une bonne soupe comme cadeau d'arrivée ! Je patiente quelques minutes le temps que Stéphane arrive, pour le féliciter. Bonne poignée de main avant de se séparer. C'est un peu ça l'esprit du trail, partager des moments intenses avec des inconnus qui deviennent peu à peu des copains, à mesure que les kilomètres défilent, puis reprendre chacun sa route. Et qui sait, le monde du trail est petit et on finit toujours par se recroiser au détour d'un chemin.


Vient le moment de l'après course dont je ne suis pas fan. Le corps, enfin au repos, commence à nous faire payer ce quon lui a fait endurer ! J'ai froid, j'ai faim et juste envie d'une douche chaude. Organiser l'arrivée au pied de la Tour Eiffel c'est sympa, mais ça limite un peu la prise en charge des coureurs une fois la course terminée. Je marche dix bonnes minutes avant de trouver les camions de transport et de récupérer mon sac. Je suis gelé, mes doigts demandent grâce. Plus que quelques minutes de marche et me voici dans le gymnase Émile Antoine, surchauffé. Je dégèle !


Direction la douche, il me faut au moins 15 minutes pour ôter les couches de vêtements trempés avec mes doigts engourdis. Mon sweat a bien fait son boulot et m'a tenu au sec. Je me glisse sous l'eau chaude et je savoure. La boue s'est infiltrée partout, je résiste à la tentation de me laver les cheveux, sachant que je dois encore rentrer sans bonnet. Quand je me force enfin à sortir, je réalise mon erreur : je n'ai pas pris de chaussures de rechange, ni de blouson, car je n'avais pas la place dans le sac à dos. Et un sac plus grand, c'était pas possible, tête de piaf?

Après quelques minutes les pieds en l'air dans le gymnase, à m'empiffrer de barres de céréales, l'appel de la soupe se fait plus fort. Mon estomac veut du chaud et du salé. Je m'emmitoufle dans mon écharpe et rejoins la tente ravito. Il ne reste plus grand chose car ils préparent l'arrivée du 80, mais la soupe est encore chaude et mamie Nova m'en sert deux ou trois louches. Raaah que c'est bon !


Enfin, c'est l'heure de rentrer. Je suis les larges avenues de pavés humides, traverse le pont d’Iena qui enjambe la Seine et monte les marches du Trocadéro dans le froid et la douleur. La grande Dame de Fer dans mon dos m’observe silencieusement. Elle en a vu passer des coureurs ! Je me promets de revenir dans quelques années pour le 80, et d'en gravir les marches conduisant au premier étage. Celle qui n'était alors pour moi qu'un simple monument est devenu un symbole, un but à atteindre.


En résumé, je suis très content de ma course, qui m'en a appris beaucoup sur moi même. Rien ne s'est vrailent déroulé comme prévu, je n'aurais jamais imaginé de telles conditions météo ni un terrain si difficile. J'ai douté jusqu'à la ligne d'arrivée de pouvoir la finir en ayant dormi si peu, en n'ayant pas completement récupéré de mon dernier long run. Mais au final, cela ne rend ma victoire que plus belle. Je suis desormais un ultra-runner flambant neuf, qui peut regarder le marathon comme un short run et sortir des phrases genre "au kilomètre 120, les allucinations m'ont forcé à m'arrêter pour dormir 15 min dans un ruisseau avant de crever mes ampoules et  repartir en mâchant quelques racines". Sans oublier les 900m de denivelé, certes peu, mais qui m’ouvrent la voie à des courses de montagne, un rêve que je nourris également depuis longtemps. Enfin je suis fier de ma déterminenation et de mon assiduité. C'est le premier hiver où je me lance dans un entraînement avec une course à la clé. La belle saison ne va pas tarder à commencer, les beaux jours arrivent et je suis déjà rodé sur du 45km. L'été promet d'être riche en aventures!


Retour à la maison, je range affaires de sport, montre GPS et chaussures bouheuses au placard, pour deux semaines de repos bien méritées. Je souris. Plus aucune trace du point d'interrogation, qui s'est changé en point d'exclamation !


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